À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les industries de l’information dans le monde entier, les médias tunisiens se retrouvent à leur tour face à une transformation profonde de leurs pratiques. C’est autour de cette question que l’Association Tunisienne des Médias et de l’Intelligence Artificielle (ATMEDIA) a organisé, vendredi 6 mars 2026 au Radisson Blu Hotel & Convention Center, une rencontre ramadanesque consacrée aux enjeux de l’IA dans le journalisme et la communication.
Journalistes, chercheurs, juristes, spécialistes des technologies, responsables de médias et étudiants de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) se sont réunis pour débattre des opportunités offertes par cette révolution technologique, mais aussi des risques qu’elle soulève pour l’éthique de l’information, la viabilité économique des médias et l’avenir du métier de journaliste.
La rencontre a été ouverte par la présidente de l’ATMEDIA, Dr Souhir Lahiani, qui a rappelé l’objectif central de l’association, récemment créée : accompagner les médias tunisiens dans leur transition numérique tout en favorisant une réflexion collective sur les mutations du paysage médiatique.
Selon elle, l’intelligence artificielle constitue un tournant inévitable pour le secteur. Elle peut accélérer la production d’information, faciliter l’analyse de grandes masses de données et transformer les modes de diffusion. Mais ces avancées exigent également une vigilance accrue en matière d’éthique, de formation et de responsabilité professionnelle.
La session a été animée par Rabeb Aloui, vice-présidente de l’association, qui a structuré les échanges autour d’interventions thématiques suivies d’un débat interactif.
Encadrer l’intelligence artificielle
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Les discussions ont d’emblée porté sur une question centrale : quels sont les risques de l’intelligence artificielle pour le journalisme et faut-il s’en méfier ?
Entre inquiétude et curiosité, les avis ont oscillé entre prudence et optimisme. Pour certains intervenants, l’IA peut fragiliser l’authenticité des contenus et brouiller la frontière entre production humaine et automatisée. Pour d’autres, elle reste avant tout un outil dont l’efficacité dépend de l’usage qu’en feront les journalistes.
Dans ce contexte, la question du cadre juridique a occupé une place importante. L’expert en droit numérique Kamel Rezgui a souligné que l’intégration de l’IA dans les rédactions nécessite des règles claires et des mécanismes de responsabilité.
Il a évoqué l’expérience européenne, où la régulation vise à protéger les droits fondamentaux, garantir la transparence des algorithmes et responsabiliser les acteurs technologiques. Pour lui, la Tunisie gagnerait à s’inspirer de ces approches afin d’éviter les dérives liées à la désinformation automatisée ou à la manipulation des contenus.
Une transition numérique fragile
Malgré l’ampleur de la révolution technologique, le paysage médiatique tunisien reste marqué par des fragilités structurelles.
Le président du Conseil de presse, Manoubi Marouki, a dressé un constat critique : la Tunisie n’a pas encore réussi son véritable virage numérique, ce qui complique davantage l’intégration de l’intelligence artificielle dans les médias.
Il a rappelé que le pays compte environ 1 800 journalistes titulaires d’une carte professionnelle, dont plus de 500 travaillent en freelance. Beaucoup d’entre eux ne disposent pas des moyens financiers nécessaires pour accéder aux outils d’IA, généralement payants et facturés en devises.
Pour Marouki, la transition numérique ne peut pas reposer uniquement sur les initiatives individuelles. Elle nécessite une véritable politique publique des médias et un accompagnement stratégique de l’État, comme cela a été le cas dans plusieurs pays.
Il a également insisté sur l’importance de l’éducation aux médias et de la diffusion d’une culture de l’intelligence artificielle dans la société, estimant que la maîtrise des outils technologiques est devenue essentielle pour les journalistes comme pour le public.
Le président du Conseil de presse a enfin appelé les médias à mieux connaître leur audience et à adapter leurs contenus aux nouvelles habitudes de consommation de l’information, notamment chez les jeunes qui s’informent de plus en plus via les réseaux sociaux.
Former les journalistes sans sacrifier l’éthique
La dimension sociale de cette transformation a été abordée par Jihene Louati, membre du bureau exécutif du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT).
Elle a évoqué la dégradation des conditions de travail dans le secteur et les pressions croissantes auxquelles sont confrontés les journalistes. Dans ce contexte, l’arrivée de l’intelligence artificielle suscite à la fois des espoirs et des inquiétudes.
Pour Jihene Louati, la priorité doit être donnée à la formation afin de permettre aux journalistes de maîtriser ces outils et d’en faire des instruments d’enquête et de vérification.
Mais cette adaptation ne doit pas se faire au détriment des principes fondamentaux du métier. À l’ère des contenus générés automatiquement, la déontologie journalistique devient encore plus essentielle, notamment en matière de vérification de l’information et de responsabilité éditoriale.
Un levier pour transformer les modèles économiques
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Le président de la Fédération tunisienne des directeurs de journaux (FTDJ), Taieb Zahar, a pour sa part replacé le débat dans une perspective économique.
Selon lui, l’intelligence artificielle ne doit pas être perçue comme une menace pour l’emploi, mais comme un outil capable de transformer les modèles économiques des médias. Elle peut automatiser certaines tâches répétitives et permettre aux journalistes de se concentrer sur l’enquête, l’analyse et la contextualisation.
« L’intelligence artificielle peut produire du volume, mais seule l’intelligence journalistique peut produire de la confiance », a-t-il affirmé.
Il estime que la survie économique des médias dépendra de leur capacité à se réinventer, notamment en développant de nouvelles sources de revenus comme les abonnements numériques, les contenus premium ou l’événementiel.
Construire une IA adaptée au contexte tunisien
L’expert en intelligence artificielle et membre de Tunisian AI Society, Moez Belhaj Hmida, a insisté sur la question des données.
Selon lui, les modèles d’IA ne peuvent fonctionner efficacement que s’ils reposent sur des données locales pertinentes. Or, la plupart des technologies actuelles sont développées à l’étranger, ce qui limite leur adaptation au contexte linguistique et culturel tunisien.
Il a ainsi plaidé pour la création d’un écosystème national de startups spécialisées dans l’intelligence artificielle et pour une diffusion plus large de la culture de l’IA à travers l’éducation et la recherche.
Des expérimentations concrètes
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La rencontre a également permis de présenter des initiatives concrètes. Le fondateur du média L’Instant M, Mahmoud Elghoul, a partagé son expérience de transition vers le numérique et présenté l’Assistant M, un chatbot développé pour interagir directement avec les lecteurs.
Pour lui, refuser d’utiliser ces technologies serait une erreur stratégique : « Si les médias n’utilisent pas l’intelligence artificielle, d’autres acteurs le feront à leur place ».
Enfin, la discussion s’est orientée vers la question cruciale de la formation des journalistes face à l’intelligence artificielle. Ahmed Hamdi, membre fondateur de l’ATMEDIA, a rappelé la nécessité d’accompagner les professionnels des médias par des programmes de formation continue. L’adoption des outils d’IA requiert de nouvelles compétences que les cursus traditionnels ne couvrent pas toujours, et le coût élevé des logiciels spécialisés constitue un obstacle supplémentaire pour de nombreux journalistes et petites rédactions.
À ce sujet, le journaliste Hassen Tahri, a insisté sur l’importance de la formation autodidacte. Face à l’absence, au retard ou à la difficulté d’intégrer ces compétences dans le parcours académique classique, il a souligné que le développement personnel et l’auto-formation deviennent essentiels pour rester compétitif et pertinent dans le paysage médiatique en pleine mutation.
Par ailleurs, Abdelssalem Zbidi, professeur de philosophie, spécialiste de la philosophie de l’intelligence, a rappelé le lien étroit entre l’IA et l’informatique dans les modèles économiques mondiaux modernes, soulignant que la compréhension et l’adoption de ces technologies ne sont pas seulement des enjeux techniques, mais également stratégiques pour la viabilité économique et l’innovation dans le secteur des médias.
Un journalisme appelé à se réinventer
Au terme des discussions, un constat s’impose : l’intelligence artificielle ne remplacera pas le journalisme, mais elle transformera profondément ses pratiques. Les médias tunisiens se trouvent aujourd’hui à un moment charnière. Ignorer cette mutation reviendrait à se condamner à l’obsolescence. Mais adopter ces technologies sans réflexion éthique et stratégique pourrait également fragiliser la crédibilité de l’information.
Le défi consiste donc à trouver un équilibre entre innovation technologique et responsabilité professionnelle, car l’avenir du journalisme tunisien dépendra de sa capacité à intégrer l’intelligence artificielle tout en préservant ce qui fait son essence : la rigueur, l’indépendance et la confiance du public.
